Son choix risque de lui fermer des portes. Elle le sait. Mais elle a tiré un trait, au moins en pointillé, sur le plan de carrière qu’elle avait appris à construire dans son école de commerce : un saut en avant tous les trois ou quatre ans. Avec les années, une vie de couple, deux enfants, le pacte néofaustien, « ton âme contre une somme plus importante au bas du bulletin de salaire », lui est apparu comme une duperie.

La désacralisation du travail

Hélène ne constitue pas un cas isolé. Entre le désir d’évoluer, de prendre des responsabilités et la crainte de se laisser vampiriser par son job, quelle est la bonne place à accorder au travail dans sa vie ? Plus largement, quel sens donner, aujourd’hui, à ses ambitions ? Beaucoup d’entre nous se posent désormais ces questions.

A l’APEC (Association pour la promotion des cadres), on note que, cette année, et pour la première fois, l’intérêt d’une fonction et le contexte dans lequel elle s’exerce passent avant la rémunération. Il y a glissement des valeurs : le travail est en train de se désacraliser. Il perd sa position centrale. Il n’est plus le seul élément qui permette d’étalonner, sinon de définir et de justifier l’individu. En revanche, l’aspiration à un équilibre de vie, qui offre de s’épanouir plus pleinement, devient légitime.

Notre époque est marquée par la forte revendication d’exister en tant que personne, en développant toutes ses potentialités, dans ou hors du travail. Il devient possible de se demander comment ne pas perdre sa vie à la gagner. Le questionnement est neuf. Il ne préoccupait pas les générations précédentes. Peut-être les normes de rentabilité, d’efficacité, les exigences de performances étaient-elles moins inexorables qu’aujourd’hui. Peut-être, aussi, fonctionnait-on sur deux certitudes : celle que l’investissement professionnel illimité n’empiétait nullement sur la vie affective et celle qu’il suffisait amplement à remplir une existence (surtout celle de l’homme, la femme avait son foyer). Ces données sont devenues obsolètes. Et qui peut, de nos jours, affirmer ne vivre que pour son travail sans sacrifier une part importante de lui-même sur l’autel de la réussite ?

Il y eut d’abord des signes isolés. Tel P.-D.G., ou cadre sup’, se demandant, sur son lit d’hôpital, si sa réussite valait vraiment un infarctus. Puis s’est installé le chômage. Combien alors furent-ils qui avaient « tout donné » à leur entreprise, licenciés pour cause de restructuration, de multinationalisation, et qui se sont sentis dévalorisés au plus profond d’eux-mêmes ? Les salariés de Danone, de Marks & Spencer ou d’AOM-Air Liberté ne démentiront sûrement pas.

Beaucoup ont eu du mal à s’en remettre, certains ne l’ont pas pu, mais quelques-uns, le choc passé, ont réfléchi, tout remis à plat et, bien décidés à n’être pas floués une nouvelle fois, ont carrément changé leur échelle de valeurs. Il en est même auxquels le chômage, libérant leur temps, a fait découvrir de nouvelles activités, des liens sociaux qu’ils ignoraient (comme dans la vie associative), une vie affective plus riche.

Source: psychologies.com